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Hérard Jadotte : L’État illettré ou supposé tel. Entretien sur l’analphabétisme, le livre et la lecture en Haïti.

December 28, 2017

 

Hérard Jadotte

 


 

Claude-Bernard Sérant (CBS) : Encore une fois, professeur Jadotte, le livre est au centre de votre attention.

 

Hérard Jadotte (H.J.) : Le livre, ce bel objet fabriqué et cet objet de mémoire et d’apprentissage me colle à la peau. Encore plus aujourd’hui qu’hier. Et malgré le fait que je viens de quitter la direction des Éditions de l’Université d’État d’Haïti. C’est un départ temporaire, si je puis dire. Le Recteur Fritz Deshommes m’a demandé expressément de prendre en charge le dossier de la négociation avec l’État central d’un contrat-plan pluriannuel ou d’un contrat de performance, compte tenu de la situation spécifique de l’UEH et de l’importance croissante dans le monde d’aujourd’hui et de demain des formations professionnalisantes et diplomantes de haut niveau. C’est une innovation majeure pour l’État central haïtien lui-même et dans ces relations avec les autres composantes publiques. Pour l’UEH, c’est aussi une forme de garantie pour un financement axé sur les résultats. Il se trouve que c’est là mon deuxième champ d’expertise.

 

Mais je suis un éditeur et je vais le rester. Un éditeur est quelqu’un qui est toujours, à la manière de Diogène, à la recherche du livre idéal, celui qui résume tous les autres livres et aussi toute la mémoire du monde !!! Sur ce point, je demeure convaincu que nous avons encore beaucoup à nous dire à nous-mêmes et à dire au monde.

 

Claude-Bernard Sérant (CBS) : Au lieu d’un seul, on aura droit à deux entretiens. Celui d’aujourd’hui portera sur l’analphabétisme et l’illettrisme. Celui de demain traitera de la place du livre et de la lecture, toujours dans la société haïtienne d’aujourd’hui et de demain.

 

Hérard Jadotte (H.J.) : Je me mets aujourd’hui dans la posture d’un lanceur d’alertes sur ces deux questions concomitantes et transversales qui ne figurent ni dans le budget ni dans la rue.

 

Claude-Bernard Sérant (CBS) : Comment définir la première alerte ?

 

H.J. : Disons tout de suite que l’alerte vise le citoyen lambda en général, tous ceux et toutes celles que le présent et l’avenir de la cité intéressent. Et plus précisément les gouvernants, soit tous ceux et toutes celles qui sont payés pour être, théoriquement, au service de tous les autres. Tout aussi bien les élites économiques, artistiques et culturelles. Et encore plus, ceux et celles qui font fonction d’opposition à nos gouvernants.

 

Je me permets quelques mots de cadrage. Les postes de la haute fonction publique et les postes politiques de ministres et de secrétaires d’État ne sont pas des postes de tout repos. Les avantages et privilèges liés à la fonction sont fort nombreux. C’est le cas dans tous les pays du monde. Le plus grave et le plus important est que souvent et très souvent, nos ministres et nos hauts fonctionnaires construisent sur du vent. Il y a d’abord le contexte général signalé et analysé récemment par le Dr. Ély Thélot : nous sommes dans l’hégémonie du provisoire, soit la domination du court terme et de la gestion de pompier. La charge de travail d’un ministre est souvent d’une pauvreté intellectuelle, stratégique et politique ahurissante. Il passe son temps de travail à éteindre des feux. À moins qu’il soit un vieux praticien du secteur, ne lui demandez surtout pas d’avoir une vision de ce secteur et de son ministère à l’horizon des 10 ou 20 prochaines années. Il est là pour résoudre les problèmes qui arrivent sur son bureau au jour le jour. L’Histoire (avec un H majuscule), père sévère et cruel, s’il en est, ne retiendra pas les noms de 90% de toutes ces personnalités éminentes. Pour une raison simple: ce sont, pour la plupart, de pauvres petits pompiers. Rien de plus.

 

Aujourd’hui, dans la plupart des ministères et des directions générales déconcentrées, il existe une unité d’étude et de programmation (UEP) dont la mission est de réaliser des études institutionnelles et prospectives. Encore faut-il que ces unités fassent l’objet d’un pilotage stratégique et politique. C’est loin d’être le cas. Contrairement à ce que certains analystes avancent, l’État haïtien existe. Il est faible, mais il existe. La présence des UEP dans tous les ministères et les directions générales déconcentrées en est la preuve. C’est une avancée énorme par rapport au laisser-aller généralisé de la période post-86. La modernisation étatique actuelle touche tous les secteurs et renoue avec ce qui se faisait de mieux sous le gouvernement de Jean-Claude Duvalier.

 

 

Claude-Bernard Sérant (CBS) : Pourquoi lancer ces alertes aujourd’hui ?

 

H.J. : D’abord, parce que, pas seulement en Haïti mais de par le monde, nous vivons une période de grande confusion à la fois politique, intellectuelle et éthique. L’actuelle présidence de Donald Trump aux États-Unis d’Amérique constitue un cas d’école qu’il faudrait décrypter en profondeur un de ces jours. C’est dans ces périodes de désordres internationaux que les petites nations, comme la nôtre, peuvent tenter de tirer leur épingle d’un jeu mondial toujours très inégal et injuste. C’est toujours le moment pour se rappeler et revenir aux fondamentaux. Les Anglo-saxons disent : Back to the basics.

 

L’analphabétisme et l’illettrisme

comme frein majeur à tout développement économique et social.

 

Claude-Bernard Sérant (CBS) : Nous sommes le seul pays de la Caraïbe avec un taux d’alphabétisme autour de 50%. L’État haïtien a-t-il baissé les bras ?

 

H.J. : L’État haïtien a profité du passage d’Irma pour faire l’impasse sur l’urgence d’une action publique massive pour éradiquer l’analphabétisme.

 

Depuis 1966, l’UNESCO a fait du 8 septembre la Journée internationale de l’alphabétisation. Les bonnes années, l’État Haïtien, via ses institutions spécialisées comme la secrétairerie d’État à l’alphabétisation, organise une activité de promotion d’un programme hautement confidentiel et toujours maigrichon. C’était encore le cas cette année. Nous sommes le seul et unique pays du continent américain avec un taux d’alphabétisation de l’ordre de 50% de notre population. Le pays du continent qui se rapproche de nous est le Guatemala avec 79,07%. La République dominicaine se situe à 92.47%. La moyenne de la région des Caraïbes, de l’Amérique latine et du reste du continent est de l’ordre de 92%.

 

Avec une population totale de l’ordre de 11 millions, il s’agit donc d’un analphabétisme massif qui concerne un adulte sur deux, avec une concentration en milieu rural. Il faut dire et répéter qu’il ne peut se produire aucun décollage économique durable lorsque cette société traîne avec elle, en toute bonne conscience, une telle casserole !!!

 

 

Claude-Bernard Sérant (CBS) : N’est-ce pas une faute politique majeure ?

 

H.J. : En l’an de grâce 2017, que les gouvernants de ce pays trouvent qu’il n’y a rien à faire de spécial dans un tel dossier constitue plus qu’une faute politique. Il s’agit d’une faute morale. Je suis convaincu que dans les prochaines années, on parlera dans un tel cas de figure, de non-assistance à personnes en danger et de crime contre l’humanité. Dans tous les cas de figures, l’alphabétisation est aujourd’hui un droit de l’homme. Et rien ne peut justifier que ce droit ne s’appuie sur une offre de service public en bonne et due forme.

 

Claude-Bernard Sérant (CBS) : L’histoire de l’alphabétisation en Haïti relève d’une histoire d’échecs retentissants...

 

H.J.: Le cimetière des échecs des campagnes d’alphabétisation est très vaste. Pour ne pas remonter au déluge, on retiendra la Mission Alpha de l’Église catholique entre 1983 et 1987. Ou encore les deux programmes soutenus par le président Aristide, soit Alfa-ekonomik qui a accompagné l’essor et la chute scandaleuse et retentissante des coopératives. Ou tout encore le programme Alfa-lapè (2001-2004).

 

Le sociolinguiste Renauld Govain est un très bon connaisseur de ce dossier. Il relève trois facteurs d’échec. D’abord, les « finalités» purement politiques sinon politiciennes de ces campagnes. Ensuite, la lecture tronquée du bilinguisme créole/français. L’apprentissage du français est exclu des campagnes d’alphabétisation alors qu’il conviendrait, souligne Govain, de débuter en créole et de passer au français « (…) au bout d’un certain niveau dont il s’agira de définir le seuil et autour duquel il faudra établir le plus large consensus ».

 

Govain relève enfin l’absence quasi complète de recherche scientifique malgré un demi-siècle d’intervention étatique. Après plus d’un demi-siècle de campagnes d’alphabétisation, il n‘existe aucune étude sérieuse spécifique sur le phénomène de l’analphabétisme en Haïti. Aucune entité n’a pris le temps de réaliser une enquête scientifique sur cette situation spécifique, pour tenter d’en prendre l’exacte mesure et donner la parole aux analphabètes ainsi qu’aux anciens et nouveaux alphabétisés.

 

Claude-Bernard Sérant (CBS) : L’alphabétisation est le parent pauvre du grand objectif de l’éducation pour tous (EPT).

 

H.J. : Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, les grandes conférences organisées par l’UNESCO ont permis de se rapprocher de l’objectif d’une éducation de base pour tous. Il était prévu une forte convergence de l’éducation des jeunes et de l’alphabétisation des adultes. Le constat a été fait au niveau international. Au niveau national, il est tout aussi frappant. A force d’avoir investi dans la scolarisation universelle des jeunes, nous faisons comme si l’analphabétisme avait disparu. Il est bien vrai que la pyramide des âges d’Haïti et les progrès de la massification de l’enseignement primaire réduisent mathématiquement chaque année le pourcentage d’analphabètes. Le phénomène ne concerne pas moins d'un adulte (on parle des personnes âgées de 15 ans et plus) sur deux, soit près de 4 millions de personnes !!! L’indifférence vis-à-vis de ce phénomène me fait penser à l’image du chauffeur qui s’engage sur l’autoroute (symbole de la modernité et du développement) mais à contre-sens. Comme il s’agit d’une autoroute sans limitation de vitesse, il va se faire écrabouiller et il y aura des morts !!!

 

Claude-Bernard Sérant (CBS) : Qu’est-ce que vous proposez ?

 

H.J. : A l’horizon de l’année 2018-2019, il importe de préparer et de planifier une campagne nationale d’alphabétisation étalée sur 2 ou 3 ans. Ce n’est pas une mince tâche en regard des échecs répétés des 50 dernières années !!! L’objectif est d’arriver à éradiquer totalement l’analphabétisme. Il est possible de mettre à contribution, non seulement les partenaires internationaux habituels mais aussi et surtout, toutes les composantes de la diaspora, les partenaires locaux comme les mairies, les chambres régionales de commerce, les syndicats ainsi que le réseau existant d’établissements d’enseignement tertiaire (secteur d’enseignement professionnel et technique et secteur d’enseignement supérieur) avec sa communauté étudiante et professorale.

 

Le gouvernement de M. Jovenel Moïse a la chance unique de passer à l’histoire pour avoir éradiqué l’analphabétisme. Une campagne massive peut permettre de rayer ce phénomène de la carte. Il s’agit de transformer notre retard en opportunité, d’utiliser à bon escient les bonnes pratiques des uns et des autres, et surtout de libérer en même temps le potentiel de créativité et d’innovation des individus comme des communautés. Pour finir, nous pouvons recourir aux extraordinaires potentiels du financement innovant et participatif.

 

L’illétrisme de l’État haïtien

 

Claude-Bernard Sérant (CBS) : Quel rapport l’État Haïtien entretient-il avec le livre et la lecture ?

 

H.J. : Pour définir ce rapport, il faut faire l’effort de s’appuyer sur un maximum de données objectives avec d’abord la dépense publique et ensuite les initiatives de politiques publiques proprement dites. Dans ce domaine comme dans bien d’autres, la dépense publique est un excellent indicateur. Les deux caractéristiques principales de ce rapport portent sur sa quantité et sa qualité. Du point de vue de la quantité et lorsque l’on prend en compte toutes les composantes de l’État et tous les types de dépenses, on peut estimer la dépense publique (fonctionnement et investissement) pour le livre et la lecture à un (1) milliard de gourdes. Le budget 2017-2018 tourne autour de 110 milliards. Donc pour le livre et la lecture, l’État dépense autour de 1% de son budget annuel. Du point de vue de la quantité, c’est à la fois trop peu et beaucoup trop.

 

Mais du strict point de vue de la qualité, le rapport de l’État Haïtien au livre et à la lecture est une catastrophe. Pour décrire sans détours cette situation, il faut partir d’un constat simple. Si l’État Haïtien était une personne physique et non pas une entité abstraite, il faudrait constater qu’il souffre d’illettrisme. Il a bien été alphabétisé dans le temps. Mais aujourd’hui, il ne possède plus les compétences de base nécessaires à la promotion et à la gestion de l’intérêt national, pour le moins en ce qui concerne le livre et la lecture. Pourquoi ? Parce que le trop peu qu’il dépense, il le gère n’importe comment et comme à l’aveuglette. Or pour bien gérer, un État (ou une personne physique) doit gérer stratégiquement. Pour gérer stratégiquement, il doit se doter d’une vision à long terme du secteur du livre et de la lecture. C’est uniquement sur cette base qu’il peut fixer des objectifs à atteindre et définir des stratégies. Dans le cas contraire, nous avons un État qui navigue à vue !!! C’est un État pompier !!!

 

Claude-Bernard Sérant (CBS) : Prenons un exemple concret ?

 

H.J. : L’exemple le plus indécent de l’illettrisme de l’État Haïtien est constitué par le programme de subvention et de dotation de manuels scolaires. Je peux en parler en toute connaissance de cause parce que j’ai travaillé avec celui qui a été le concepteur de ce programme en 1992-1993 : un professionnel de haut niveau, Frantz Lofficial. Un programme heureusement validé et porté à bout de bras en pleine période d’embargo par le Premier ministre Marc L. Bazin.

Le montant consacré au programme de subvention des manuels scolaires au bénéfice des élèves du cycle fondamental a fluctué considérablement au fil des années. En 2006-2007, le montant total s’élevait à 459 millions de Gourdes. Ce montant a chuté en  2015-2016 à 166 millions de Gourdes. Tandis qu’en 2013-2014, il s’élevait au montant record de 820 millions de  Gourdes. Des fluctuations aussi fortes sont en soi très mauvaises et signalent une incapacité de mise en place par les responsables d’une gestion prévisionnelle. Il reste que  pour un pays pauvre, il s’agit là d’un investissement conséquent. Donc, il devrait viser un maximum d’efficacité et d’efficience. C’est loin et très loin d’être le cas. À l’évidence, un État incapable de se doter d’une vision à long terme de l’éducation, de la culture, de la lecture et du livre n’est pas en mesure de bien gérer. Le meilleur indicateur de cette incapacité est le fait que nous sommes l’unique État du continent américain à ne pas avoir adopté et implémenté une politique nationale du livre et de la lecture.

 

Claude-Bernard Sérant (CBS) : Le livre est-il un produit si spécial ?

 

H.J. : Le terme spécial ne convient pas. Il n’est pas assez fort. Le livre est un produit stratégique au même titre que le pétrole. Dans l’écosystème de la première révolution industrielle, le pétrole est le produit qui permettait de faire tourner les deux produits industriels phares que sont les véhicules et les usines. Aujourd’hui, nous sommes de plein pied dans une deuxième révolution industrielle. Le mix énergétique idéal ne repose plus sur les énergies fossiles, comme le pétrole, mais sur les énergies alternatives propres et renouvelables comme le solaire ou l’éolien. C’est sur la base de cette vision qu’il importe de faire du livre, aujourd’hui et demain, un produit stratégique au même titre que le pétrole l’a été hier et encore aujourd’hui. Et s’il est stratégique, l’obligation est faite à l’État de prendre des initiatives visant à sa régulation stricte au bénéfice du plus grand nombre.

 

Le livre et la lecture sont au fondement de la société de savoir, c’est-à-dire d’une société alphabète dotée d’un réseau dense d’infrastructures informationnelles, culturelles et scientifiques accessibles à tous.

 

Plus le niveau d’éducation et de formation dans une société est élevé, plus est élevé le niveau de richesse individuelle et collective. L’inverse se vérifie aussi : plus le pourcentage d’analphabètes est élevé plus la société est pauvre.

 

Claude-Bernard Sérant (CBS) : Y-a-t-il vraiment un pilote dans l’avion ?

 

H.J. : Le seul et unique chef de l’État à avoir entretenu un rapport passionné au livre est Sténio Vincent. Ce n’est guère étonnant si c’est lui qui a doté ce pays d’une Bibliothèque nationale et a mis en place le réseau de lecture publique avec les bibliothèques municipales. Avec le programme de manuels scolaires subventionnés, ce sont les deux seuls cas connus de politiques publiques durables dans ce secteur.

 

Sténio Vincent avait un rapport au livre qui n’était pas seulement utilitaire et professionnel contrairement à la totalité des chefs de l’État avant et après lui, y compris le Dr. François Duvalier. Au lieu de renforcer le réseau de lecture publique laissé par Sténio Vincent, Duvalier l’a laissé dépérir sur la base de son obsession anti-communiste. Dont le point culminant a été, sans aucun doute, l’ignoble assassinat de Jacques-Stephen Alexis.

 

Le marché haïtien du livre

 

Claude-Bernard Sérant (CBS) : Regardons maintenant comment se présente aujourd’hui le marché du livre en Haïti.

 

H.J. : Le marché du livre est exclusivement entre les mains d’acteurs nationaux. C’est une bonne chose, mais à la fois une moins bonne. Revenons avec la comparaison avec le marché du pétrole. Le potentiel du marché haïtien peut expliquer la présence d’une multinationale comme la compagnie Total. Une compagnie multinationale se doit de rester compétitive et innovateur. Sa seule présence oblige tous les autres acteurs à avoir une politique de prix et une certaine qualité de services. Même le duopole existant actuellement sur le marché de la téléphonie n’est guère favorable à l’existence d’un service innovant, de qualité et à prix bas. On peut facilement comprendre le souhait formulé par l’organisme régulateur, le CONATEL, d’un troisième opérateur pour faire une place plus importante à la concurrence. Rien de tel qu’une saine concurrence, sur le marché de la téléphonie, du livre ou du pétrole, pour forcer les opérateurs à baisser les prix et apporter des innovations substantielles sur un marché largement captif.

 

Cela dit, le marché du livre est totalement dysfonctionnel. L’accès au livre est extrêmement limité. Nous avons accès aux livres par l’intermédiaire de deux types d’institutions spécialisées : les bibliothèques et les librairies. Or, le réseau des bibliothèques municipales et des CLACs est maigrichon. On trouve des bibliothèques municipales ou des CLACs dans moins de vingt villes. Quant aux librairies, on ne trouve des librairies professionnelles que dans le Port-au-Prince métropolitain.  Cela veut dire qu’un jeune professionnel vivant au Cap-Haïtien et qui veut faire l’acquisition de n’importe quel livre, doit se rendre à Port-au-Prince/Pétion-Ville pour faire un tel achat. Les bibliothèques scolaires ne sont disponibles que dans moins de 10% des écoles essentiellement urbaines, bien évidemment.

 

En ce qui concerne le livre proprement scolaire et subventionné, écoutons ce que nous en dit Peter Frisch, le PDG de la Maison Deschamps et un très bon connaisseur de ce marché : «(…) le budget alloué à la subvention des ouvrages scolaires est très limité. Par conséquent, le montant subventionne uniquement une petite quantité des ouvrages nécessaires  à la population scolaire. (…).  Pour l’année académique 2017-2018, 2 millions 900 milles élèves iront à l’école. Par contre, une subvention pour 1 million et 387 mille ouvrages n’équivaut pas à un ouvrage par écolier. ». Le Nouvelliste, 11-12 septembre 2017.  

 

Toutes les études disponibles soulignent qu’il existe un lien de causalité directe entre la qualité de l’éducation et la disponibilité de manuels et de matériels didactiques. Pour un récent rapport de l’UNESCO : « (…) après un bon enseignant, le fait de disposer de manuels scolaires bien conçus et en quantité suffisante constitue le meilleur moyen d’améliorer l’apprentissage des élèves. Certains pays en ont déjà pris conscience tels que le Swaziland, le Guatemala et le Nicaragua, mais de nombreux autres doivent encore leur emboiter le pas. »   

 

Claude-Bernard Sérant (CBS) : Aucune lueur d’espoir à l’horizon ?

 

H.J. : La production de livres se trouve dans une situation très différente de celle de la diffusion. On peut pour la production parler d’une période de floraison sans précédent. Toutes les catégories confondues, il se publie autour de 500 ouvrages par année. Selon la définition adoptée par l’UNESCO, un livre est une « publication non périodique imprimée comptant au moins 49 pages, pages de couverture non comprises, éditée dans le pays et offerte au public ». Le nombre d’ouvrages publiés par année a augmenté de manière exponentielle depuis 1986. La production s’est énormément diversifiée avec des ouvrages dans toutes les catégories : de la bande dessinée aux livres d’art en passant par les romans d’amour de type Harlequin aux livres universitaires de sciences sociales et humaines (SHS), de droit et de gestion ainsi qu’aux sciences, techniques et médecine (STM).

 

L’édition à compte d’auteur tient toujours la première place. Mais le nombre de maisons d’édition professionnelles a considérablement augmenté ces dernières années. La principale conséquence de cette évolution se retrouve dans l’amélioration substantielle la qualité de la présentation des livres.

 

Nous avons les données statistiques du secteur pour l’Amérique latine. En 2011, l’Argentine a publié 31,573 livres, soit 78 titres pour chaque 100,000 habitants. En République Dominicaine, le nombre d’ouvrages publiés a été de 1,102, soit 11 ouvrages pour chaque 100,000 habitants.  Nous devrions nous situer dans la même catégorie que les pays de l’Amérique centrale comme le Honduras, El Salvador et le Nicaragua. Le nombre de livres publiés en 2011 est de 550 pour le premier, 427 pour le deuxième et 493 pour le troisième. En utilisant comme point de repère le chiffre de 500 livres pour l’année 2015 ainsi qu’une population totale de 10 millions, nous aurons pour Haïti 5 livres pour chaque 100,000 habitants. C’est très peu pour rester dans une certaine forme de gentillesse !!!

 

Nous partons donc de très loin et que nous avons beaucoup de rattrapage à faire. Le nombre de livres qui se publiait, disons à la fin des années 60 sous le règne du Président-à-vie François Duvalier ou encore au début des années 80 sous le règne du Président-à-vie Jean-Claude Duvalier était tout simplement insignifiant. La pensée critique était interdite et ce qui se publiait de meilleur venait de la diaspora haïtienne installée au Canada, aux États-Unis ou en Amérique latine. Dans ce domaine comme dans quelques autres, aucune nostalgie n’est possible.

 

Claude-Bernard Sérant (CBS) : Je constate que vous êtes en mesure de citer des statistiques précises pour les pays de l’Amérique latine sans parler des pays développés comme la France ou l’Espagne, alors que pour Haïti, vous vous contentez d’estimation ?

 

H.J. : Vous avez totalement raison. Il se trouve que les institutions haïtiennes de régulation ne font pas leur travail. L’agence haïtienne pour le numéro d’identification de chaque ouvrage publié à travers le monde relève de la Bibliothèque Nationale d’Haïti. Celle-ci malheureusement n’est pas en mesure de publier un rapport annuel.

 

Je vais prendre un exemple plus large.  L’UNESCO s’est doté d’un organisme régional spécialisé sur le livre. Cet organisme dénommé Centro Regional para el Fomento del Libro en America Latina y el Caribe (CERLALC) a été créé en 1967 et est basé à Bogota (Colombie). Les 21 pays ibéro-américains en sont membres, et non compris les pays nord-américains anglophones (Canada et États-Unis d’Amérique) et les pays de langue anglaise de la Caraïbe (Jamaïque, Barbade et autres). Le CERLAC a encadré les pays ibéro-américains dans l’élaboration, l’adoption et la mise en place d’un plan de développement du livre et de la lecture. Comme les petits pays de langue anglaise de la Carabe se sont insérés dans l’écosystème anglo-saxon du livre, au bout du compte, Haïti se retrouve seule. Une telle solitude est inhérente à notre géo-histoire. Elle doit être assumée en tant que telle pour que nous soyons en mesure de faire par nous-mêmes ce que l’histoire et la géographie ne nous apportent pas sur un plateau d’argent. Il s’agit là du fait structurel qui nous oblige à toujours faire preuve d’intelligence stratégique et toujours prioriser un consensus national.

 

Claude-Bernard Sérant (CBS) : Tout cela nous fait un paysage contrasté mais qui semble à la recherche d’un nouveau souffle ?

 

H.J. Absolument. Tout est possible et plus encore. Comme il se doit, la bonne nouvelle nous vient de l’extérieur. Depuis très récemment, un partenariat public-privé très solide a permis la mise en place du Global Book Alliance (Alliance Mondiale pour le Livre). Cette nouvelle entité s’appuie sur le modèle de l’Alliance GAVI. L’objectif fixé est clair et précis : mettre un livre à disposition de tous les enfants du mode et particulièrement ceux des pays pauvres.

 

Regardons ce qu’il en est de l’Alliance GAVI. Il s’agit d’un partenariat public-privé lancé en 2000 et visant la mise à disposition de tous les pays, et particulièrement ceux des pays pauvres, de tous les vaccins de base pour faire face aux maladies potentiellement mortelles comme la tuberculose, le tétanos, l’hépatite B, la fièvre jaune, etc. L’Alliance GAVI rassemble l’expertise technique de l’OMS, la puissance d’achat en matière de vaccins de l’UNICEF, le savoir-faire financier de la Banque Mondiale, les voix des pays en développement ainsi que l’apport de grands donateurs à la fois étatiques comme la Grande-Bretagne, la France, l’Espagne et des grands donateurs privés comme la Fondation Bill et Melinda Gates. Cette dernière fondation a fait un don de 750 millions de dollars américains, la Grande-Bretagne a souscrit un montant de 1,335 milliards de dollars et la Norvège 677 millions. Les autres gouvernements parties prenantes sont la France, l’Espagne, le Brésil, l’Afrique du Sud. Un emprunt international (Finance Facility for Immunization – IFFIm) a été monté en 2006 pour accélérer la disponibilité et améliorer la prévisibilité des fonds nécessaires dans la durée. L’IFFIm lève des fonds en émettant des obligations sur le marché des capitaux et s’appuie sur les engagements à long terme des gouvernements à titre de garantie.

 

L’objectif de l’Alliance Mondiale pour le Livre est de faire en sorte que tous les enfants du monde puissent avoir un large accès aux livres. Et principalement le livre d’apprentissage au niveau de l’éducation de base. Le modèle retenu n’est pas évidemment celui du don humanitaire de livres. Le modèle qui se lit entre les lignes de l’étude de faisabilité disponible depuis peu, consiste dans un appui à un pays donné en vue de faciliter l’émergence d’un écosystème éditorial et industriel innovant, performant et durable. Il va sans dire que la mise en place d’un tel modèle économique implique un changement complet des modalités actuelles de production et de distribution de tout le matériel éducatif destiné aux apprenants des pays bénéficiaires.

 

Claude-Bernard Sérant (CBS) : Est-ce à dire qu’il nous suffit d’attendre ?

H.J. : Ce serait trop facile !!! Je vois très clairement deux devoirs de maison qui nous interpellent. Le premier suppose avant tout un changement du regard que nous portons sur le livre. Il faut sans cesse répéter que le livre est avant tout un écosystème. Il importe de tenir compte de tous les acteurs de cet écosystème : aussi bien celui qui crée le contenu du livre que celui qui fabrique le livre comme objet industriel ou encore celui qui traduit ou illustre le livre. Notre premier devoir de maison consiste à construire un consensus autour d’une loi sur le livre, l’édition et la lecture.

 

Le deuxième devoir de maison porte sur l’adoption de la convention internationale dite du Protocole de Nairobi (1976). Cet instrument international fait suite à l’Accord de Florence qui date des lendemains de la deuxième guerre mondiale, soit en 1950. Les deux visent la promotion de la libre circulation des idées dans le monde. C’est sur la base de l’Accord de Florence que les livres, les magazines, les journaux aussi bien que les instruments et appareils scientifiques ou encore les objets destinés aux aveugles ne sont taxés à l’entrée ou à la sortie des États du monde. Le succès obtenu par l’Accord de Florence a été tel que l’UNESCO a convenu d’étendre les avantages consentis à d’autres produits du même type. Ainsi le Protocole de Nairobi demande aux États d’exempter du paiement de toutes sortes de taxes « (…) les matières et machines servant à la fabrication des livres, publications et documents » (Annexe H). La république d’Haïti a ratifié l’Accord de Florence mais a oublié (!!!) de faire la même chose pour le Protocole de Nairobi.

 

Cette inexplicable non-signature est responsable du fait que le coût d’un livre imprimé en Haïti est 30% plus élevé que le même livre imprimé en République Dominicaine. Pour la petite histoire et la mémoire des responsables étatiques d’aujourd’hui, le diplomate qui a signé au nom d’Haïti l’Accord de Florence est le Dr. Jean Price-Mars.

 

Claude-Bernard Sérant (CBS) : Pour conclure ?

 

H.J. : Avec ces deux alertes, je tente de pointer du doigt une vision très claire et très précise à l’horizon des deux prochaines décennies ou encore plus précisément à l’horizon 2054, soit les 250 ans de l’effort surhumain et encore inexpliqué (et illisible pour reprendre la belle expression de Michel-Rolph Trouillot) de cette sortie de l’enfer de l’esclavage et de la naissance au forceps de notre pays. Cette vision est celle d’une nation de lecteurs capable de mettre en place et de faire vivre sur une base durable, un écosystème éditorial et industriel du livre papier et numérique avec des auteurs connus et reconnus mondialement ainsi qu’un réseau de bibliothèques et de librairies dans chaque commune.

 

Port-au-Prince, 8 décembre 2017

 

Note. Cet entretien a fait l’objet d’une publication en trois parutions successives dans les colonnes du quotidien Le Nouvelliste en novembre 2017.

 

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